NEW YORK | entre Time Square et Meatpacking District

Adoucie au «sticky bun» de la Bouchon Bakery, je me lance dans la frénésie électrifiante de Times Square. A échelle surdimensionnée, les yeux fardés d’une belle, une bête, le V de la victoire, la moue de Naomi et Harry Potter, le rock des nonnes, le menu nœud d’une culotte en coton, des postérieurs, des seins, Priscilla Reine du Désert et Gordon Ramsey, lequel vous envoie une tarte aux cerises à la figure, le McDo, Walt Disney, Billy Eliott et la bande, une propagande pour les mormons, Swatch, Stomp, le Pepsi Zéro que l’on boit à la paille sous un large chapeau de cobalt. Des affiches, des sémaphores, des hindous qui se tâtent, de la marmaille qui courate, les taxis klaxonnant, je m’assieds sur ces marches rouges. Et Mary Poppins de viser d’autres cieux.

Bien assommés de lumières, il est bon de se rapprocher du bucolique marché des paysans verts de Union Square. Les produits ont tous poussé localement, une communauté de hipsters vient s’échanger des recettes, bercer des landaus, s’informer sur l’agriculture régionale.
On y trouve des tubercules hybrides comme l’Adirondack, que leurs anthocyanes pigmentent de carmin ou de bleu, de la rhubarbe dans de profondes bassines en aluminium bosselé qui inciteraient à la confiture, des Gravenstein, maintes fraises et des tomates bouffies. Des bettes, des raves, des betteraves.
J’achète un jus d’abricots, «a special price for a special lady». Et tire vers le couchant.

Le Chelsea Market est une ancienne usine réaffectée, dont la partie inférieure contient une vingtaine d’échoppes d’alimentation et de bistrots.
Sur la chape cirée se réfléchissent nos pas et l’enseigne de The Lobster Place. L’orgie maritime y est infinie. De la morue charbonnière fumée aux saveurs de paprika, des ombles de fontaine, diverses bisques iodées faisant des bouillons notoires au coeur de marmites en fonte, des dorades marinées au soya dans des feuilles de bananier, du colin, du brochet, la chair friable d’un maquereau de North Carolina, du bar rayé texan, du vivaneau, du turbot, de la lompe d’Alabama, ces mollusques bivalves et, cela s’entend, plusieurs homards.
Je m’arrête un instant pour admirer les boulangers de Amy’s Bread. A travers la vitre, je devine qu’ils jargonnent en espagnol, foulard sur le front, ils accélèrent des gestes concis. Les pâtons sont modelés par l’un, mouillés par l’autre, roulés subséquemment dans une semoule dorée par un troisième. Et ils rient.

J’entre aux Fat Witch Bakery, Hale&Hearty Soup, Ronnybrook Dairy, au Nutbox, je passe devant la Chelsea Wine Vault, Buona Italia me propulse en territoires transalpins, l’authenticité des denrées me sidère. Je salue notamment la présence de «cavallucci» et «ossi di morto», les dodus massepains milanais, des ravioli aux oursins, à la bourrache, «stracchino e radicchio», «bottarga e ricotta» ainsi que tous les persillés, ces moisissures qui font voguer.
De vieux ventilateurs sont des derviches tourneurs entre les fermes de la charpente métallique, je pénètre dans un royaume oint. A la Filling Station, il s’agit de remplir nos fioles aux citernes d’huiles parfumées. Courge musquée, avocat, arbequina organique et ses hauts degrés de polyphénol, son bouquet un rien poivré de pommes et d’amandes, oranges sanguines, piments chipotles, le velours visqueux de la «manzanillo» sévillane, les limes de Perse. Des vinaigres balsamiques rivalisent de chocolat noir, de myrtilles sauvages, noix de coco ou champagne. Dans de corpulents bocaux au verre épais se délassent des sels de mer à la truffe, au Merlot, au romarin, des flocons chypriotes, des gros grains aromatisés au moka pour les desserts, les marinades ou pour masser une peau de viande.
Une fée se pose sur le glaçage magistral d’un cupcake et en dérobe les nonpareilles bigarrées. Puis s’envole.

La High Line relie Meatpacking District à Hell’s Kitchen. Dans les années 30, cette voie ferrée était employée par les trains de marchandises desservant les entrepôts de l’Ouest de Manhattan. J’imagine ces wagons bourrés de monceaux de tripes, de carcasses de bœuf sur des crochets et qui, en un cliquetis infernal, ont écrasé trop de piétons le long de la Tenth Ave. La ligne fut fermée en 1980 puis menacée de destruction jusqu’à ce que Joshua David et Robert Hammond, respectivement écrivain et artiste, la sauvent et en fassent cette tranchée urbaine fabuleuse. Friche boulonnée, où l’on sentirait presque encore venaison et abats.

Elevée à neuf kilomètres au-dessus de la rue, la végétation indomptée s’insère entre des rails rouillés tandis que les nouvelles plantations coulissent dans le calepinage minutieux de la pierre. L’urbanisme est à son paroxysme, une aura tangue semblable à un fantôme parmi les tôles perforées, la brique, des vitraux de cathédrale industrielle.
Là, j’ai envie de croire en cette chaise jaune comme à la vie.

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Une réponse à NEW YORK | entre Time Square et Meatpacking District

  1. Cristoforo Duchetti dit :

    Lovely post, as always, Juliane. Nice to see Bouchon Bakery, that divine Northern California transplant in NYC begun by the legendary Thomas Keller. Simply the best. (Sorry Frenchies!)

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