CHIANG MAI | le marché Talat Pratu Chiang Mai

Au Talat Pratu Chiang Mai, on peut choisir sa brochette de calamars avant de la tendre à de frêles dames qui les crament à la minute puis les fourrent dans un sachet où elles croient toujours bon de balancer un déluge de condiments létaux. Le céphalopode est parfois caoutchouteux et finit généralement dans la rivière. Une option se manifeste alors entre six croupions de poulet, le vendeur n’hésite pas à nous présenter son propre postérieur afin de nous expliquer la localisation des pièces. Les morceaux, bardés d’une couche prépondérante de gras, ne sont qu’entamés. Et avec parcimonie.
Des quenelles inavouables étouffent dans des consommés rougeâtres, on ingère du pourceau grillé puis un jus de maïs doux et crémeux. D’aucuns s’aventurent dans le territoire pailleté des desserts douteux, roulades phosphorescentes ou autres profiteroles au glaçage magenta et vermicelles bigarrés.

Je m’arrête à un stand qui débite des coquillages frits et du pad thaï.
Je vois valser nouilles, échalotes, mon bonhomme esquisse un fléchissement des genoux et une impondérable vibration des hanches, il ajoute de la sauce soja, remue et quelques cubes de tofu jaillissent hors de la braise, crevettes ou daïkon mariné y passent, se font brasser sans pitié, noyer de suc poissonneux et de concentré de tamarin. Le monsieur charge enfin une grosse cuillère et déverse le tout sur une assiette ovale de bakélite bleu pâle. Il peaufine son art, d’un geste leste et précis, avec une giclée de cacahuètes hachées sur le côté.
Si j’avais voulu l’emporter, il aurait empaqueté la préparation fumante dans de grands rectangles de papier blanc mais je préfère m’installer sous l’auvent du marché couvert, submergé de tabourets et de tables en fer incarnat. Le cuistot donne le relais à son fils et s’assied non loin. Il rumine avec un écouteur à l’oreille et regarde, sur l’écran dont il a bien sûr réussi à affubler la roulotte, une image encore plus brouillée que ses oeufs.
J’absorbe la bande sonore de ce scénario exquis, il y a les cliquetis de la louche qui gratte le métal du wok car ici, cancer et téflon sont des oxymores. Mais aussi le grésillement des ingrédients, la goutte d’eau qui quitte une ciboulette et s’évapore en geignant. Le moteur des voitures, des scooters, des tuktuks, des oxydes d’azote sur les jambes de cochon, les savates qui raclent le bitume. Deux enfants jouent à proximité, le garçon a la face dans un sac en plastique or personne ne semble sourciller.
J’étais en train de disparaître dans les abysses de la satisfaction impossible, la nature transitoire des choses et la non-substantialité de la réalité quand Penelope m’a invitée à la rejoindre. Cet alcyon au nez percé avait fui l’inertie économique d’Athènes et apprenait désormais le massage thaïlandais, à réfléchir par elle-même, à lutter seule contre les germes entéro-toxinogènes.
J’étais heureuse de dissimuler dans ses boucles ébène le moindre espoir d’éteindre désir et cupidité, y faire échouer toute tentative de supprimer la souffrance humaine.

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