CHIANG MAI | le Sunday Walk

De 16 heures à minuit tous les dimanches, l’incandescence brûle l’asphalte, part de Th Ratchadamnoen et enflamme le quartier, embrase les monuments religieux. Au moins sept temples contribuent à la foire, des étals de nourriture se répandent aux pieds de Buddha. Ceux qui ont soudain l’idée saugrenue de se recueillir ont de la peine à se concentrer. Un moine ânonne dans un micro. Devant lui sont attablés cinq pratiquants qui l’écoutent, ils vendent des offrandes sous des rubans lilas festonnés d’or. Toute la communauté monastique sangha semble vouloir se repaître de beignets en panure.
Plus loin sur une scène, des adolescentes dans des chaussons rythmiques secouent plumes jaunes et falbalas clinquants. On trouve aussi pléthore de stands de bijoux, de tissus, des luminaires faits de papiers ciselés et des lanternes, des encensoirs, des tickets de loto, des plateaux, des boîtes marquetées, ces nélombos de cire sculptée dans leur écrin qui oscillent entre magie et ridicule. Et sous les fenêtres du wat, ornées de chimériques nâgas à langue acérée, garants légendaires de la fécondité, de grosses lunettes de soleil et des photos de Paris Hilton.
Sur des chaises très basses ou des bancs de pique-nique, il y a des familles, des amis, de la marmaille, ces sourires pareils à des touches de piano qui auraient une prédominance de notes altérées mais étincelants de spontanéité.
Un bonze est assis dans l’embrasure d’une porte et discute paisiblement avec un homme, agenouillé à côté de lui, bien qu’il y ait, à la hauteur de leurs sandales, deux amplificateurs diffusant à toute pompe une espèce de country thaïlandaise.
Les ampoules électriques ébauchent des ombres sur divers fagots énigmatiques, des œufs de caille frits, des confections visqueuses, des poulets -écartelés par le milieu et affaissés sans colonne ni espoir, avec les ailes repliées- puis enduits de miel ou bouillis en sauce de poisson, du riz collant à la mangue, des boulettes de viande aux algues, des nectars de fleurs d’hibiscus, de longan dans des amphores en céramique, des fragments de porc séché empilés comme un tas de feuilles mortes rendues brillantes par la pluie, une corpulente meule de gelée noire aux herbes chinoises qu’une jeune femme au style asymétrique parcelle à la demande et saupoudre de sucre brut.

Ca rissole, brasse, cisaille, ça empale et je m’emballe. Assez vite, je choisis une triade de dim sum. Certains parmi eux sont d’un vert luisant. Viennent s’asseoir à ma table quatre étudiantes qui ont manqué leur train pour la campagne. La conversation est peu probante or nous n’avons guère besoin de l’anglais quand, avec des mimes simples, elles m’invitent à béqueter dans leurs cartons en polystyrène débordants de fumets.
Je pourrais y abandonner la nuit. J’ai tourbillonné partout et me suis déjà engagée dans l’enceinte du Wat Duang Di une fois, trois fois, huit fois. Mais j’y retourne.

Le lendemain, je me lève tôt, il y a de la route à fouler.
La date de péremption d’un stupéfiant petit pain fourré à la crème de pandan me rappelle que nous sommes ici en l’an 2053. Entre l’impression de n’avoir même pas vieilli ou cet arôme de vanille postiche, je ne sais laquelle des deux sensations est la plus déconcertante.
Et d’où est venue l’exaltation sans failles des derniers jours: se réveiller avec le bruit de la bruine ou se sustenter de craquants «nori» grillés et de jus de mangoustan en marchant dans la poussière?
Ou la foi?
Prodigieuse Chiang Mai. Prodigieuse.

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