COURS DE CUISINE SARDE | préface

Cinzia Giannardi, également dénommée «Cici» ou «la Cinz’», est originaire de Toscane et de la Vénétie. Elle est née en Suisse et y a fait ses études mais, hormis un accent vaudois chaque année plus prononcé, tout dans son personnage chante l’Italie. Les gestes, une impétueuse générosité, sa collection de chaussures et surtout la passion pour la bouffe.
Cette fille de restaurateur vient de terminer des vacances en Sardaigne. Elle me montre ses photos de San Pantaleo, village de la Costa Smeralda, pas si éloigné des yachts ridicules et surdimensionnés de Porto Cervo mais encore épargné par le tourisme. Authentique. Elle m’en raconte l’humble place centrale où se tient le marché, les cerisiers roses, les oliviers et des pierres usées par la brise, les gros citrons qu’elle a coincés au fond de sa valise. On entend les syllabes géminées et les sons cacuminaux du dialecte retentir dans les Vie Mannu ou Stazzu Saraghinu.

Elle a ramené un hâle presque africain et un bouquin de cuisine dans lequel nous allons piocher aujourd’hui.
Les recettes régionales traditionnelles sont le résultat de beaucoup de patience et de créativité, les sols de l’île étant plutôt arides et peu propices aux cultures. A éclos une gastronomie insolite où se combinent des plats pauvres avec des mets plus substantiels et qui a été transmise de génération en génération comme les «mamme» savent si bien faire.
Depuis les temps anciens, les femmes mitonnent au quotidien des «minestre» composées principalement d’herbes farouches cueillies dans les champs. La chère se veut plus plantureuse lors d’occasions spéciales comme Pâques, Noël et durant les célébrations des moult Saints, quand les psalmodies grégoriennes s’élèvent des processions. Ou pendant les kermesses liées aux récoltes, tandis que des hommes masqués s’adonnent aux danses dionysiaques rurales pour exorciser les mauvais esprits et que cinquante chars allégoriques paradent. Tambours, chandeliers excessifs et autres joutes équestres. On voit alors défiler des «panadas»: excellentes tartelettes salées, des gnocchetti sardi ou «malloreddus», ces ravioli à la pomme de terre dits «culurgiones», assaisonnés avec des sauces à base de légumes, d’agneau ou de gibier et préparés en des quantités sidérales pour contenter les nombreux invités grivois et voraces.
La viande a un rôle important, souvent cuite sur la braise, parfois aromatisée à la suie. C’est que les insulaires ont toujours été de preux chasseurs. On se gorge de «bolliti» ou de rôtis, dont l’apprêt suit les règles ancestrales. Cochons de lait et marcassins sont enfilés sur des broches en bois d’arbousier. Sinon, la stupéfiante technique «malloru de su sabatteri» des Nuorèses fait se loger les animaux à l’intérieur les uns des autres. Selon le rituel, on éventre un veau pour y fourrer une chèvre, dont la panse sera tailladée afin de recevoir un porcelet et «così via». Telles des matriochkas maures, avec un bandeau sur le front.
Quoique la mer ne soit pas particulièrement une amie car synonyme d’envahisseurs, on repère vite quelques langoustes aux clous de girofle, des poussières de poutargue et on sait qu’un fritto misto est en train de grésiller à l’ombre.
Le «pistoccu» ou le «pane carasau» fins comme du papier à musique, accompagnent sans rechigner le très célèbre pecorino, désormais protégé par le label de qualité européen DOP. Enfin les pâtisseries, couramment chargées d’amandes et d’épices, trouvent la clé de songes arabes. On écoute bavarder des «chiacchiere» avec une foison de petits gâteaux souples.
Biadèsa.

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COURS DE CUISINE SARDE | les «sebadas»

La «cuoca» a décidé de m’initier à la confection des «sebadas», aussi appelés «seadas» suivant les variantes patoises. Ces sortes de crêpes farcies font partie des desserts typiques de la Barbagia, contrée montagneuse du Centre-Est et du Logudoro, zone de pâturages au Nord-Ouest.
Or Barbara -la propriétaire de cette modeste maison, prise dans des roches élimées, où Cinzia a passé son séjour- les propose en plat de résistance avec une menue salade de roquette. C’est du reste ainsi qu’elles étaient servies à l’origine.

Ma chef du jour a couru tous les magasins de la ville dans l’espoir de dénicher le «casu furriau», fromage local dont on a besoin pour la farce. En vain. Elle a donc amalgamé à l’improviste un beau morceau de brebis caillé, deux cuillers à soupe de ricotta et une bûchette de chèvre frais. Après avoir mis ce mélange à ramollir au bain-marie, elle y râpe le zeste d’une orange entière et d’un citron puis additionne du sel, un peu de poivre noir et même «un po’ di peppe al limone». Le tout commence à infuser, Tiziano Ferro balance sa pop mièvre et des miettes d’affection.

Nous tamisons 200 grammes de farine de blé dur. Le terme «knöpflimehl» et l’illustration sur l’emballage causent une furtive envie de fuir à toutes jambes mais cette poudre blonde joue le jeux à merveille. On ajoute un décilitre d’eau tiède et une pincée de sel si on est amoureux. La recette initiale préconise du saindoux or les sources sûres de Signorina Giannardi autorisent l’usage du beurre fondu. On en bascule donc 70 grammes dans le bol. Cici y plante les infimes diamants de ses ongles manucurés et malaxe la préparation jusqu’à ce qu’une boule docile se forme. On la laisse reposer, le temps de converser un brin, évoquer le passé avec des cils moites, reprendre un verre de Pinot Grigio del Veneto.

Notre marmiton ouvre un placard, ramasse un déluge de tupperwares mal remisés, jure brièvement et sort la ramassoire. Puis astique le piano qui, comme le talentueux Georges Wenger lui a une fois dit, doit toujours être impeccable. De mon côté, je croque dans une tomate cerise qui a fait tout le chemin depuis Olbia et en garde d’ailleurs des rides.
On étale le pâton et on dessine des lunes cannelées avec la «rotella». Le plan de travail carrelé imprime maints sillons dans nos disques pareils à des plis de couette après une trop longue nuit. On change de procédé et l’opération se poursuit sur une planche en bois mais la substance colle et la cuisinière se met à transpirer.
Les six cercles ont tous une taille différente, ils sont en réalité très loin d’être parfaits néanmoins c’est comme ça qu’on les aime. L’irrégularité donne une idée de «cucina casalingha» véritable. Et l’heure n’est point à la constance. On distribue la farce et on fait s’étreindre les ronds de pâte en scellant bien leurs bords.

Nous ignorons encore que le plus ardu reste à venir. Aucune de nous ne chérit la grande friture alors nous essayons de poêler un premier lot dans un minimum de matière grasse mais les ourlets se défont, nous insistons donc sur le filet oléagineux et les beignets semblent apprécier le traitement mais la Cinz’ n’est guère convaincue. Nous finissons par verser trois abondants doigts d’huile d’olive au coeur du Teflon ardent. Tant pis. Et il est nécessaire de relever que le nectar utilisé n’est autre qu’un superbe fluide extra vierge pressé à froid par des amis en Sicile. Liquide verdâtre où nagent quelques copeaux de pulpe noire.
Par acquis de conscience, nous prendrons le soin d’égoutter dans un papier absorbant notre astre doré et craquant avant de le trancher en deux. Faute du rarissime «meli amaricosu», Cici a rapporté un miel de fleurs de chardon. Elle tape copieusement dans le pot et, avec des mouvements de maestro, brode un lacis moiré.

Nous débouchons un Salice Salentino des Pouilles, cuvée 2008. Le rubis pimenté et son moelleux de fruits rouges couronne notre agape pastorale, âpre et douce à la fois.
L’ataraxie est atteinte par la suite sur un lit de glace pilée. Directement importée de là-bas, une bouteille de «mirto» recèle une liqueur intense derrière le verre de jais. Les baies sauvages du myrte sont un mythe et leurs anthocyanes nous pigmentent la moelle.
Dans cet éther de sous-bois, nous pouvons louer les plus extraordinaires «seadas» que le Lavaux ait jamais connu.

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STOCKHOLM | Norrmalm et Östermalm

Non, ce ne sont pas les boulettes de Ikea qui m’ont incitée à partir pour Stockholm mais la dentelle baltique.
Cela faisait si longtemps que je voulais vivre et humer les quais de Strangvägen, voir la croix jaune sur bleu claquer devant un chapelet ininterrompu de façades roses, scandées par des églises aux pierres d’angle saillantes et toits de cuivre oxydé, ces ferblanteries presque orthodoxes crevant le ciel vif des matins de septembre.
Pendant que je suis avec le doigt les limbes du lierre carmin, lézard hétérophile contre la chaux, des roues de vélo strient les triangles noirs et blancs de Sergels Torg, les gerbes spumeuses des fontaines se font balayer, le vent se lève et ma casquette s’envole. Je ne la retrouverai jamais. Puisque l’air est cru, on s’enfile à l’intérieur d’un café où la cardamome des «kanelbullar» se fait rassurante. On n’est guère loin de vouloir s’enrouler tout entiers dans ces escargots briochés.

Nous perforons ensuite le portail prodigieusement médiéval du Östermalms Saluhall. Dans le quartier homonyme, ce marché couvert est une véritable caverne d’un Ali Baba viking. Depuis 1888, il abrite une vingtaine de restaurants, bars et comptoirs tels des drakkars à la proue chargée de mûres arctiques fières d’acide benzoïque, d’oies, de genièvre et d’angélique officinale, de champignons et de fromages alvéolés.
Une constellation de falots ainsi que quelques chandeliers ponctuent les vastes voûtes de fonte et de verre en toiture, les pinacles et cette brique intense du comté de Skån. Outre la narine en virgule d’un élan, lequel semblait arborer un sourire débonnaire au moment du coup de feu, et maints gaillards trophées de chasse sur leur plaquette en chêne, des numéros ornés de bois foncé définissent chaque stand et les noms des commerçants se détachent crânement: Lisa Elmovist, Fågel&Vilt, Willy Ohlsson Eftr, Birgitta Åhs Fiskaffär. En admirant les diacritiques, on se questionne sur la prononciation des mots qui résonnent comme une armada de trolls joueurs de luth.
Entre les bancs de homards et les tourteaux épineux, épuisés, empilés les uns sur les autres et dont certains agitent encore deux pinces dans une dernière tentative de manifestation, les nappes sont tendues, des messieurs en cravate commentent un vin aux fleurs de sureau. Tous s’apprêtent à braver d’interminables queues, «ursäkta !», les gens essaient de se faufiler mais une meute d’estomacs gronde d’impatience marine. Sur les faïences, sont servis des plateaux de coquillages ou de harengs que l’on peut choisir infusés, fermentés, frits ou poêlés et qui s’arrosent d’aquavit, une eau-de-vie fabriquée à base de pommes de terre et épicée. On trouve aussi du «gravlax» dans une sauce au sénevé. Les assiettes de saumon fumé pourraient aisément être clouées aux murs du «Moderna Museet», la chair couleur corail, fabuleuse, aux imperceptibles sillons virginaux sous une aigrette de fenouil bâtard et un soupçon de mousse au raifort.

Les employés de Ericsson, divers leaders mondiaux de l’électroménager, des financiers et une bonne quantité d’entrepreneurs dans la haute technologie pressent des citrons puis déciment un toast à peine doré, mastiquent vite, parlent fort et consultent leur montre, il faut bientôt retourner au travail.

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STOCKHOLM | Skeppsholmen et Djurgården

Nous passons sous les porte-à-faux de Rafael Moneo au Musée d’Art Moderne. Parmi les œuvres de Marcel Duchamp, Picasso, Dalí, Niki de Saint-Phalle, flotte encore le fantôme de «Hon/Elle», cette demoiselle colossale de 28 mètres de long, qui, couchée sur le dos avec les jambes écartées, a laissé en 1966 des milliers de visiteurs lui pénétrer les entrailles.
Au creux du parc, les autres «Nanas» nous exhortent à rallier Djurgården en bateau avant de replonger leurs maillots lignés dans des bassins cliquetant de nouveau réalisme fribourgeois.

Les feuilles de l’automne se crevassent sous les cuissardes griffées des augustes blondes. Celles qui ont l’échine droite comme les gardes du Palais Royal et vivent toute l’année à bord d’une péniche aux parquet et vaigrage en teck. S’allongent parfois sur les couvertures berbères, les bergères en rotin du pont et grignotent une tige de persil du bout des dents.

Au cœur de l’île, les anciennes serres du roi ont été reconverties en un complexe dit biodynamique comprenant café, boulangerie, magasin de plantes et «garden shop».
Le verger compte une centaine de pommiers, des vignes et des roses rares. Le Rosendals Trädgård est né et nous ne savons plus si nous aurions pu vivre sans.
Carpelles et étamines folâtrent à souhait. On se trouve totalement en phase avec les rythmes lunaires, on achète des herbes, des bulbes et de la silice de corne, retourner la terre voire en asticoter le ver n’a jamais été autant séducteur. Des choux frisés, des poireaux, des Golden, des Gala et des Granny Smith disparaissent dans les sacs en coton équitable. Le crâne jaune et le cul vert à l’instar d’un bobtail, aux scrofules laiteuses ou excroissances orange pareilles à des robes de bal en cire, les courges se sont pendues, suicide rapide qui précède la mise en tarte.

Le menu change quotidiennement selon les variations de saison. Il promeut les produits des fermiers et producteurs «KRAV», label qui joue un rôle clé dans le marché organique suédois depuis 1985. Tous les matins, les jardiniers déposent en cuisine des légumes frais et envoient au diable les intrants.
Sous les couronnes d’airelles, la buée se colle aux vitres et la peinture s’effrite un peu. Des bougies sont bien plantées dans leurs volutes de fer forgé et la file des épicuriens dominicaux exsude.

L’ardoise clame à la craie une salade de betteraves, une omelette avec crème fraîche et oignons grillés ou un bol de soupe accompagnée de trapues tranches d’un pain qu’ils ont cuit sur des bûches de bouleau dans leur four en pierre et qu’on tartine de beurre sans vergogne. Avant d’arriver aux caisses, on a l’occasion de frôler une longue table garnie de desserts et perdre plusieurs fois la tête. Sous les cloches de mousseline métallique, des gâteaux aux noix suant un caramel mordoré appellent à la décadence et nous sommes beaucoup trop faibles pour ne point embarquer également une tourte aux fruits.
Il reste des places au soleil, assis entre un col roulé de mérinos et un caban lustré, il sera difficile de ne pas croire en quelque divinité. Saint-Olof, Saint-Knut ou un autre.

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