LA PLAINE DE PLAINPALAIS | La Caravane des puces

Samedi matin, 7h30. Les nuages se dissipent à peine et les camionnettes déchargent. Des cartons de banane Chiquita sourdrent des livres, un mode d’emploi pour comprendre Nicolas Sarkozy, de vieilles médailles, les boucles d’oreilles de ma Sorcière Bien-Aimée, un ghizmo épluché, plusieurs tables en Formica fières d’une mode subite, des boîtes en fer blanc qui sentent vaguement le vieux biscuit, des animaux empaillés, un fauteuil Eames en cuir, inopiné, sublime, des cadres et des croûtes, des lis peints sur un bidet de porcelaine, des tapis, des acariens, des clés, une série de poupées hirsutes et alarmantes, des armes, des lampes, des chaussures. Le tout est surveillé de près par une bande fort hétéroclite de brocanteurs, des immigrés de première souche, des gitans aux sourcils inquiets, des punks, des barbus en longues chaussettes, des gens parfois acrimonieux qui tremblent, qui aiment, qui reniflent.

 

 

 

 

 

 

On s’agenouille dans ce crépitement forain, on furète ad libitum, on questionne les origines et les prix puis on a faim. Et les bacchanales commencent ici, à La Caravane. Menu cocon opalin dont on pourrait aisément voir débouler un joueur de zurna.

Je demande une infusion et l’historique du joyau bohème. On dirait que la terre entière en connaît le propriétaire, ses chemise émeraude et fil de barbe fidèles. Cuisinier de formation, puis directeur du Café du Soleil au Petit-Saconnex, Daniel Sepe m’explique comment l’envie lui a soudain pris de faire quelque chose de plus modeste : de servir du café dans la rue, un peu à la manière des marchands de jus de cerise stambouliotes.
C’était il y a 17 ans. Il se laisse emporter par des rêves, des influences, il se renseigne à gauche, à droite mais surtout à gauche, puis acquiert d’occasion ce véhicule qui avait jusqu’alors profité à maintes vacances familiales. Aidé de ses parents et secondé par de rares professionnels pour les travaux conséquents, il reconfigure totalement l’habitacle, l’enduit de carmin, l’orne de boiseries dorées et de «Nazar Boncuk». L’oeil en verre bleu veille désormais sur les quiches.
Celle aux lentilles rouges, poireaux et fromage ainsi que la prodigieuse «courgettes, fromage de brebis et menthe» sont les créations de monsieur. Des samovars en argent brossé, des plateaux patinés et un kaléidoscope de boîtes à thé côtoient des Gugelhopfs à la courge et à l’orange, une tourte aux châtaignes et noisettes, des tartines au Cenovis ou à la confiture. Une tarte au citron baratine les sœurs Tatin, parmi un gâteau grec et celui mystérieux de ma voisine, du pain perdu tessinois, des sandwichs au pecorino ou à l’omelette. Seuls les madeleines et divers bretzels ne sont pas faits maison. Il est envisageable de cuisiner dans la caravane même qui compte un four et des plaques mais la majeure partie est préparée au préalable dans le Laboratoire de notre groom, avec énormément d’amour et de beurre.


Les rectangles marine font danser des tentations orientales ou rassurantes : du chocolat chaud, du chai indien, du «maté cocido», du «elma çayi» turc, du caoua nature, à la cardamome, au clou de girofle ou à la fleur d’oranger, dont on choisit le sucré ainsi que du café italien qui met Max Avelaar en fête.
Sur le lobe, un infime rubis s’agite et le sirop est gratuit, les gens se pressent, la file s’allonge : des hédonistes et des habitués, des amants, des fumeurs, des cyclistes.

J’apprends que tous ces paniers gigognes, les Carambars régressifs et autres bombons de mariage vont bientôt honorer une nouvelle caravane. L’ancienne a déjà connu trop de vapeurs épicées, elle se meurt en grande dame. Elle laissera place à une sœur jumelle et ira rejoindre un caravansérail cimetière, disparaîtra entre les mains d’un magicien célèbre ou offrira sa carcasse à l’art contemporain.
Daniel a l’iris qui brille et moi aussi or nous savons que l’histoire fabuleuse continue. Qu’il sera encore et toujours possible, en croquant dans une pâte sablée, d’atteindre la quiétude absolue de l’âme aux puces de Plainpalais.

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Un commentaire pour LA PLAINE DE PLAINPALAIS | La Caravane des puces

  1. Sido dit :

    Des anecdotes d’ici qui font aussi envie d’ailleurs…………

    C’est génial, tu es géniale! XXX S.

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