LES BAINS DES PÂQUIS | à l’aube de mon âme

Certes, nous avons raffolé des fondues au champagne aux Bains des Pâquis, circonvolutions effervescentes de Crémant dans la masse mousseuse, près du feu de bois dans la cabane. La scansion parfaite des cabines, leur graphique bleue pâle nous ont aidés à traverser l’hiver. Saunas et hammams ont pareillement su faire fi de notre spleen, passer au rouleau une couche de peinture sur les fleurs du mal.
Or l’eau est désormais plus claire autour des cubes de béton, qui depuis 1932 servent de bracelets à nos bacchanales. La frondaison des peupliers se garnit, linges éponges et diverses paires de seins saillissent derechef parmi les rameaux de lauriers, on peut voir le verre de jus de gingembre à moitié plein.
Et renaître à nouveau.

Les Aubes Musicales vont reprendre en juin. Nous serons plus de cent. A venir à pied ou à vélo des huit coins de Genève, un essaim recueilli, bientôt atteint d’addiction.
Pour cette cuvée encore, la programmation sera bigarrée. Je sais qu’écouter du flamenco dans l’opale des rives lémaniques, fort loin des caves cendrées de Cadiz, est une expérience particulière. Les franges sanglantes sur la dentelle noire relatent néanmoins les mêmes idylles déchirées, l’exil des berceuses juives et la semelle en cuir cloutée des chaussures Gallardo claque sur la digue.

A six heures du matin, les enseignes de Piaget, Tissot et Cartier sont des lucioles évanescentes. Les instruments s’accordent, des téléphones vibrent, «où es-tu ?… tu m’en prends un? Du lait mais sans sucre». Les boissons chaudes sont gratuites, beaucoup de café brûlant se fait laper.
Nous sommes tous passablement léthargiques, les enfants, les retraités, des messieurs en cravate qui calent quelques notes avant une journée de colloques, des couples, des casquettes et un panama de paille colorée, des nez arqués, un tandem de tresses africaines en couronne, des foulards de Bénarès. L’audience filme, presse les lèvres, grisonne, croise les bras avec un chapelet d’edelweiss sur les bretelles, se rapproche du conjoint dans un froissement de Gore-Tex. Nous sommes assis sur ces chaises métalliques toujours un peu froides, par terre ou sur la membrane bitumineuse des toits plats, laissant pendre nos jambes contre la chevelure crépue d’un yogi peint à l’aérosol.

Dans l’air mauve se dressent les micros comme d’élancés échassiers et au sol, des fils s’entortillent. Vipères électriques parmi les mégots, d’éparses plumes et une profusion de tasses au marc prometteur. Un bouquet de veines saille sur les muscles crayeux d’un clarinettiste. Mes pensées lézardent entre les cordes d’une harpe, plus rien ne compte. Une pincette protège les octaves de la brise et les fanions du phare s’agitent en un ballet presque tibétain.

Pendant que des foulques se regardent à la loupe dans l’humidité ascendante, les moucherons volettent frénétiquement sans respecter la rythmique et des anatidés mépris sortent le bec du duvet pour tenter de séduire les cols de cygne brillants des saxophones.
Le soleil perfore enfin la colline, l’astre tiède allonge ses stries fines et laineuses dans le ciel où chaque nuage est tracé au fusain, une traînée de fard plisse les flots. Nous imaginons le frai des perches, nous aussi désirons l’amour. Malgré la peur de se noyer.

Les bus se mettent à rouler et, peu à peu, le reste de la ville se réveille mais c’est à nous qu’appartient l’avenir. Un ultime pizzicato sur le corps nu de Man Ray, on fait alors trois brasses dans la soie lacustre. De ce frôlement d’algues pointent une idée certaine du bonheur puis des envies de tartines.
La buvette des Bains est ouverte toute la semaine, toute l’année. La restauration proposée est fière du label «Fourchette verte» qui garantit équilibre et variété, produits de saison, farines complètes et seule une minuscule pincée de sel.
Il se peut qu’il n’y ait pas de miel à cause des guêpes mais ces dernières ne sont pas folles et s’enlisent les pattes dans la confiture, grenat à petits grains que l’on nous étale sur deux énormes tranches de pain Paillasse.

La file est longue, les tabliers dansent derrière le comptoir. Ca pioche par à-coups dans un monumental saladier de birchermüesli maison, des menus bols de cette pommade rose et maintes macédoines de fruits frais s’arrachent de mains en mains. On encaisse des nectars de mangue, goyave, pamplemousse ou des oranges, pommes et carottes qui sont pressés à la demande.

Le fait que le plat du jour, à midi comme le soir, ne coûte que 12CHF reste un mystère que j’éluciderai dans une autre vie.
A l’ombre des nattes en bambou, on engouffre des portions pantagruéliques de couscous royal aux légumes épicés, du magret adouci aux litchis, du poulet tandoori constellé de pavot, des «horiatiki» dont les monolithes de féta ne vont pas en Grèce par quatre chemins, des assiettes de saumon fumé ou de viande séchée et terrine artisanale. Des bâtons de cannelle entiers engourdis sur la peau fêlée d’un demi-coquelet. Du jambon et melon «selon arrivage», si la pêche aux cucurbitacées est bonne, ainsi que des gâteaux qu’il ne faut pas laisser sans surveillance car les moineaux sont voraces. Ils vous remercient en larguant une fiente sur le clavier de votre PC.

Sur une laque de jade s’affrontent huit brochettes d’équipes plastifiées. Le brochet de Koeder nous guette, c’est promis, nous utiliserons cendriers, poubelles et ramènerons notre vaisselle.
Un frisé en polo attaque la troisième page du «Canard enchaîné» tandis qu’un colvert prend son envol. Des battements d’ailes, des éclats de rire. Des volants de robe frémissent, une femme ajuste ses lunettes. Une grappe d’étudiantes massacre un anglais déjà hétéroclite entre deux traits de lipstick à la cerise. Sous un chapeau blanc, une mince ligne de poils ambrés et un roman d’Albert Cohen, notre Belle du Seigneur a les yeux éblouis, on se raconte la veille et on projette le futur.
Et les papillons épris nous ouvrent le ventre aux beaux jours.

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