¡VISCA CATALUNYA LLIURE! | El Born et le Barrio Gótico

Je suis prête à faire mille détours pour atteindre la boutique Bubo dans le quartier de El Born. Carlos Mampel, le chef propriétaire, excelle dans l’art pâtissier. Comme des bijoux dans leurs boîtes magnifiques sont exposés mousses de fruits, ganaches, pastilles de gélatine ambrée, feuilles d’or et pralines, des biscuits à l’huile d’olive, des truffes de chocolat blanc au curry.
Nous courons aussi tous les marchés couverts de la ville, grisés par les odeurs de basilic, de menthe, évitant les têtes de poissons écorchés à même le sol et caressant la volupté granuleuse, pourpre, des figues fraîches dans chacun d’eux. Les tomates sont tellement savoureuses qu’on les éclate sur du pain avec un trait d’huile d’olive et du gros sel d’Es Trenc, c’est le « pa amb tomaquet » du matin.
Une tranche de santé qui compense pour tout ce que ça torraille. L’interdiction de fumer dans les endroits publics est une boutade ici, que chaque tenancier assaisonne à sa propre sauce.

Puis on est restés à observer les skaters qui virevoltent autour du MACBA, mouches à casquette saccadées sur le plâtre blanc de Richard Meier, on a vu les prostituées, un nain, les nombreuses places du Barrio Gótico et quelques grands-mères aux fenêtres.

Le ciel est immaculé, l’air est chaud même en plein hiver. Moi qui connais le Nord, je flanche sous l’injustice de ces pays qui ne connaissent même pas la brume. Comme disait George Orwell, « les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». En gros, il ne fait pas bon naître écossais quand on pourrait naître catalan.
Aiguiser son âme séparatiste, être presque prêt à mourir de fierté ou de bonheur sur le champ.

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GENOVA PER NOI | «la Superba»

2002-2010, 8 ans que je n’avais pas regardé un stockfisch dans les yeux. Après toutes ces années de construction et de déconstruction existentielles, il fallait que je parte en pèlerinage à Gênes. Réfléchir et me recentrer. Les 6 mois que j’y avais passés à l’époque m’avaient laissé un goût de pignon et le désir d’y retourner au plus vite.

«La Superba» n’a pas changé, les mêmes façades, les mêmes « panifici », les bandes noires et blanches du Duomo di San Lorenzo et son petit air de mezquita, des trompes-l’oeils à s’y méprendre et sentir la poudre à lessive émaner des linges peints pendus à de fausses fenêtres. Une corniche, un chat qui passe et les perspectives improbables de la vieille ville, qui est considérée comme la plus grande d’Europe. Il est littéralement impossible de ne pas se perdre dans ce dédale. Mon seul véritable point de repère est la vitrine de « Romanengo Pietro Fu Stefano » et ses fruits confits traditionnels, brillants, poisseux de glucose coloré. Je venais justement de débouler sur la Via degli Orefici quand un très étroit marchand de disques s’est mis à jouer « Genova per noi » de Paolo Conte, je me suis appuyée contre un mur et j’ai pleuré.

Près du deuxième plus important port de la Méditerranée, ça sent l’Afrique et les brochettes d’agneau, des rues entières débordent de perruques tropicales, de manioc, de tissus, de boubous. Sous les arcades sombres qui puent la pisse, pas loin du port à la Renzo Piano, tout architecturé et glamour où les poissons sont en bocal et les plantes en serre, où des dames sirotent des San Pellegrino fraîches sur un transat près de la piscine ouverte pendant que d’autres dames s’essoufflent en aqua gym.
Bianca Neve s’apprête à croquer dans la pomme interdite devant le regard sombre d’un bonhomme en cuivre oxydé. C’est sans doute un personnage important de l’histoire mais je m’en fous, je préfère les couleurs vulgaires du carrousel et les petites lumières qui brillent. Surtout qu’on est sous le pont de l’autoroute qui fend la ville en deux, grosse cicatrice immonde qui balance des gaz sur les stands de pastèques.

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GENOVA PER NOI | les gens et les étals

C’est ça Gênes, le chaos, la poussière, les putes colombiennes qui attendent de quoi se payer une glace dans la Via della Maddalena. Plein de « dreadeux » se passent des bières qu’ils renversent en rotant, un peu sur les marches splendides d’un palais baroque, un peu sur la croupe de leurs chiens pouilleux. Les bâtards leur tiennent chaud la nuit quand il vaut mieux rester dehors que de rentrer chez des petits bourgeois de parents, des avocats, des industriels ou des mafieux, fouler leurs sols de mosaïques.
Mais il y a aussi des femmes brunes, magnifiques, vaporisées de loin par les énormes fontaines de la Piazza Ferrari et autant de « fighetti », les petits mignons qui se la gominent. Même les ouvriers ont parfois des T-shirts roses et minuscules, un bracelet par-ci, une paire de Ray-Ban par-là.

Et bien sûr les « nonne », mes ambassadrices de prédilection, avec le coude mou, le cabas et une robe à fleurs. On  ne la leur fait pas. Elles vont droit au magasin de charcuterie, il y a une offre sur les côtelettes de porc. Avec l’accent du coin, elles commandent de la coppa pour toute la famille et repartent en claudiquant, même dans des chaussures orthopédiques, leurs pieds calleux annoncent déjà les chrysanthèmes d’automne.

Je n’ai pas leur efficacité et me pavane devant l’étalage, ça m’angoisse presque de penser que je ne pourrai jamais vivre assez longtemps pour tout goûter. Je suis devant l’autel : des aubergines grillées puis marinées, des poivrons farcis, des tartes aux légumes verts, des rouleaux de mozzarella et saumon fumé, du pecorino ligure et d’autres chèvres dans des manteaux d’herbe, des tresses de mozzarella des Pouilles à en faire pâlir de jalousie Italo Calvino, des burrate empaquetées dans des feuilles et conservées dans une sorte d’eau laiteuse, des petites tommes qu’ils servent parfois grillées, avec ou sans lard, du stracchino affaissé et des caciocavalli éventrés, du provolone et du Grana Padano extra. Plus loin, se chevauchent de la bresaola, des cuisses de cochon et du salami que le vendeur au chapeau blanc fourre dans un petit pain frais à la demande, des mortadelle qui vous font des tranches grosses comme des 33 tours, du lapin piémontais, du jambon cru à la croûte si noire qu’on le croirait cendré. Et sur les rayonnages en bois, on trouve aussi des pâtes d’amandes, des pandolci briochés qui rivalisent d’anis vert, des tartes à la confiture, les inconditionnelles trofie, des câpres, de la crème d’olives, du limoncello.

La balade ne s’arrête pas là, il faut franchir les portes du Mercato Orientale ou s’attarder devant les étals aux poissons, compatir avec quelques saint-pierres que des poulpes visqueux enlisent à déborder sans vergogne de leur carton en polystyrène expansé et cligner des yeux devant l’argent scintillant des anchois à la gueule encore étonnée. Quelques escargots de terre vivants tentent une escapade organisée mais c’est moi qui m’enfuis.

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GENOVA PER NOI | Camogli

Je prends le train pour Camogli, commune de la Province de Gênes et village de pêcheurs aux façades ocre, vertes, rouges. La bandiera flotte et les premiers baigneurs aussi. Il n’y a pas d’heure pour exposer ses chairs. Je me mets à l’ombre pour mieux supporter le petit paquet de papier suintant qui me brûle les doigts, j’ai acheté mon lunch à la focacceria du coin droit derrière une californienne qui racontait son arbre généalogique italo-américain à la vendeuse. « Si, mangiare is very buono in Italy », elle essaye mais ça jase dès qu’elle tourne les talons. Quand on est transalpin, on est fier et à quoi bon aller à l’autre bout du monde pour bouffer de la merde quand on peut rester dans sa province et sortir du four des gloires matelassées aux cèpes, patates et persil.

Giorgio, Alessandro et Monica s’asseyent près de moi et insistent pour me sortir de mon bloc-notes, ils me posent des questions sur la Suisse et ses coutumes, est-ce vrai que la consommation de cannabis est légalisée et sa plantation autorisée ? Ils m’exposent la frustration de payer des taxes qui partent dans les poches de Silvio et la catastrophe des chemins de fer étatisés. Mais finalement, ils admettent qu’il est dur de garder les trains en bon état quand des centaines de « tifosi » les prennent d’assaut après le match. Peut-être que le football est aussi à blâmer en fait mais tant pis, c’est ce qui a de plus beau au monde. Ce sont des adolescents. Ils me prouvent qu’ils ne s’y connaissent pas moins pour autant aux choses primordiales de l’existence en me refilant la recette des lasagne au pesto. On m’explique que la pasta de couleur, c’est « una cazzata », une invention, que seules les pâtes blanches sont vraiment italiennes : « farina, acqua e basta ». Le plus gras d’entre eux, dont les fesses sortent du maillot de bain, me recommande de ramener du sanglier et on se dit au revoir, une poignée de main pour les garçons comme pour les filles, il faut dire que la drague ne commence qu’à 18h lors de la passeggiata.

Je n’ai toujours pas fait le plein de farinata, sorte de galette à base de farine de pois chiches. La base. Tant pis, je reviendrai.

Je prends un Martini Blanc en terrasse avec les aventures d’Anthony Bourdain comme seules amies. A l’intérieur du café, un vieux renard raconte sa vie au barman qui a juste envie de rentrer chez lui. On met les chaises sur les tables, ils vont fermer et mon train part très tôt demain.

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