LES POUILLES | Locorotondo

Locorotondo, dont le nom indique la colline ronde à laquelle le village s’agrippe, est plus authentique. La haute saison étant terminée, les volets sont tous fermés et il règne comme un sentiment de désertion décadent à la limite de la chimère. Les Apuliens se plaignent du froid, «di solito si va ancora al mare in ottobre» or le thermomètre affiche soudain 10 degrés. La Tramontane.
On se console dans les bulles ambrées d’un Spumante local dont l’appellation DOC fait la fierté des plus rogues. Je regarde la vie défiler par le trou d’un «tarallo» aux graines de fenouil.

Ensuite, sur la Via Eroi di Dogali, on se glisse dans une trattoria au label slow food. On s’excuse en poussant la porte, vérifie que l’on peut en effet manger. C’est que l’impression de pénétrer chez un privé laisse des doutes et nous sommes les seuls clients. De nombreux diplômes de reconnaissances culinaires, le prix Gambero Rosso en 2004, un morbier et des verres à sirop trapus. Les bésicles rouges de la patronne s’agitent, il y a en option deux primi et trois secondi piatti, pas de menu ni d’afféterie, du rouge ou du blanc : «che volete?».
La cuisine est ouverte, on entend cogner les lourdes casseroles de fonte puis on nous amène, au creux de plats en terre cuite, de denses olives et maints lupini rôtis, des cavatelli aux pois chiches, nains et noirs, du rôti d’agneau qui cède dans son jus ainsi qu’une carafe de vino primitivo. Avant d’imprimer des ronds de limoncello sur la nappe à carreaux, Antonia empoigne mes services de francophone, elle m’explique qu’elle doit partir en mission humanitaire en Côte d’Ivoire mais ne parvient pas à contacter le responsable. Elle me tend un combiné et ne m’accorde aucune liberté de choix, me voici donc en ligne avec Yamoussoukro et le grésillement africain. Une fois obtenu, pour quelqu’un que je ne connais point, le numéro de téléphone de quelqu’un que je connais encore moins, notre hôtesse loue ma gloire, me harponne et m’embrasse avec un engouement qui nous donne envie de commander un autre digestif.
Et de revenir au plus vite.

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LES POUILLES | Bari

L’initiation s’achève dans la capitale. Y triomphe ce bourdonnement tout italien qui décuple dès 18h quand finit l’heure de la sieste et débute celle de la mode à l’étalage. Peu importe l’âge, il est impératif qu’ils aient les lunettes de soleil savamment ajustées au sommet de la tête, jours de pluie inclus, les chaussures lustrées et des fesses saillantes moulées de très près par Dolce&Gabbana. Devant tant de laque, moi, je prends des notes.
Bari balance un charme désuet avec la frénésie du trafic, les spectaculaires moulinets des cellulaires, les petites mères qui s’impatientent aux caisses du supermarché et s’insultent, les chiens qui se soulagent, les Alfa qui klaxonnent, les Nigériens qui vendent des sacs, des odeurs de ragoûts et de minestrone, pas mal de poussière et une lumière platine sur les pavés blancs au crépuscule.
A chaque coin de rue de la veille ville, une vierge dans une vitrine, entourée de bougies et de fleurs en plastique, nous contemple de ses yeux tristes, elle nous voit nous enfiler dans une venelle, nous immobiliser, nous retourner, nous gratter le crâne et repartir dans le sens inverse, effectuer 6 circonvolutions histoire de nous retrouver au même endroit, scruter en arrière avant d’avouer forfait et ressortir une énième fois le plan.

Chez Enzo e Ciro, établissement historique de la Via Matteo Renato Imbriani, il faut avoir joué aux cartes avec le gérant pour se faire servir rapidement. Les autres feront la queue sur le trottoir, avanceront dans la file emplis de foi, attisés par des vapeurs de «cucina casalinga» presque libidineuses émanant d’une imposante soufflerie en façade. Puis franchiront le seuil miraculeux pour attendre encore 45 minutes debout entre les tables, les boucles dorées des créatures à grande bouche, des cravates élégantes mais tachées de «sugo» et autant de dents luisantes sur une «braciola», ce porc qui a braisé pendant des lustres comme le faisait la mamma, des éclats de rire, un couteau qui tombe, des noyaux qui roulent et les serveurs moites. Ils détalent une volée d’escaliers étroite jusqu’à une minuscule mezzanine avec les radius chargés d’une superposition d’assiettes improbable. Ils aboient des commandes par-dessus le vacarme ambiant et lancent des amoncellements de burrata coulante. Vibration flasque au contact du chêne patiné.
On vous bouscule, on vous ignore puis on vous case vers le four à bois où les températures atteignent des apogées saoudiennes. L’oncle, le cousin, le frangin, chacun à son poste sous le sceptre d’un Saint autocollant, émincent à la vitesse du son, malaxent, pétrissent, blasphèment, font pirouetter des disques de pâte, s’essuient le front dans leur tablier, dégainent des pizze aux aubergines ou aux cèpes, poivrent, salent, huilent, tranchent, jurent à nouveau.
Au bout d’une heure et demi, nous sommes enfin installés sur des chaises de paille. On commence par une portion de légumes grillés au gros sel et on finit par vouloir vivre ici.

Le matin, il n’est pas rare de se faire réveiller par quelques vieux tubes napolitains que des voisines de pension mettent au volume maximum tandis qu’elles suspendent leur linge. Alors les rayons entrent par les persiennes et on a soif de dire «je t’aime».

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COURS DE CUISINE THAÏE

Ce soir, c’est « school night » avec Christopher Duckett, un soupçon japonais, passablement californien et surtout très planétaire. Fervent de nihon ryōri et de pasta à la sicilienne, il a pourtant choisi de m’enseigner la cuisine thaïe et ses 4 piliers : le doux, le salé, l’aigre et l’épicé. Harmonie, voire philosophie.
Un peu submergés par l’idée de préparer 3 plats puis peut-être maintes framboises désorientées, on élira 2 mets : un som tam malako, une salade de papaye verte selon une recette du Nord-Est de la Thaïlande, et le célèbre pad thaï.
Mon chef du jour ramène épices et condiments de ses nombreux voyages, même ceux dont l’étiquette stipule clairement une interdiction d’import. Son enthousiasme et autres superlatifs sont épidémiques et des désirs de marchés flottants émanent des menus flacons.

On fait rouler quatre cuillers à soupe de cacahouètes sur une planche en bois pour les broyer grossièrement. Mr Duckett veut que je les coupe en cinquièmes, je lui ris un peu au nez. On tente de juste les dorer, on s’égare, on les calcine, on recommence.

En parallèle, on fait baigner une poignée de crevettes séchées dans de l’eau bouillante avant de les égoutter. Veineuses et rabougries par le soleil embrasé d’Orient mais d’une sapidité qui ensorcelle.
Il faut conserver quelques arachides et la moitié des crevettes pour le pad thaï.
J’avais été chargée d’acheter l’outil magique, grêles ondes d’acier inox : la râpe à légumes thaï avec laquelle on lacère la papaye verte. Simplement récolté avant sa pleine maturité, le fruit ressemble presque à une corpulente courgette. Je me réjouis de lui savoir un goût fort différent de celui qu’il acquiert quand sa peau vire à l’orange. Sa chair est parfois utilisée pour guérir les plaies, je me demande au passage si elle peut aider celles du cœur aussi.

Dans un mortier en pierre de lave aux arrêtes rugueuses, le cuisinier dépose une noix de sauce de poisson. La pâte a cette odeur acariâtre des silures lyophilisées qu’on donne aux chiens mais on ne s’en lasse guère. Il est conseillé de la stocker dans deux sacs en plastique superposés afin d’en neutraliser les remugles. Puis, on pile quatre gousses d’ail et trois petits piments rouges qu’il faut maintenir entiers avec la queue pour éviter que les grains ne s’échappent. On additionne trois cuillers à soupe de jus de combava fraîchement pressé. Chris nous plante le museau sur la pulpe émeraude et fabuleuse de cette limette. On pourra à l’occasion s’en mettre dans les cheveux pour les garder brillants.
Je suis priée de couper quelques tomates cerises en deux et de longs haricots verts thaïlandais en tronçons de 1.2 inches. Puisque nous sommes à Genève, j’opte pour 3 centimètres et m’applique moyennant une minutie d’architecte.
Tous les légumes sont enfin rassemblés au creux d’un ample saladier et étroitement unis au condiment pimenté. Sur la cannette en aluminium céruléen, un pouce approbateur pour une bruine de poivre blanc moulu.

On se met alors à jubiler devant un bloc de sucre de palme -extrait des grappes de fleurs de certains palmiers, friable et mystérieux- dont on sabre une rondelle qu’on réduit en poudre. On la dilue dans un filet d’eau et on verse le sirop sur la préparation.

On laisse le tout reposer sans oublier une giboulée de cacahouètes juste avant de servir.

Pendant que le som tam malako infuse, on attaque le pad thaï.
On commence par faire tremper 200 g de nouilles de riz fraîches dans de l’eau chaude jusqu’à ce qu’elles soient ramollies. Chris en entame une, la trouve encore trop coriace, remet l’autre moitié dans le bol en s’excusant. C’est ainsi qu’ils font dans les restaurants de Bangkok, on le pardonne.

Une once d’huile crépite déjà au fond du wok quand on y lance quatre échalotes thaïes émincées, plus rondes et plus petites que les occidentales, des feuilles de cafre ciselées et une quantité impressionnante d’ail que le maître queux a d’abord éclaté avec le plat d’un couteau avant de le hacher. Je m’interroge sur la nécessité d’en mettre autant. On me répond qu’il faut vivre la cuisine, ne pas avoir peur d’y flanquer les doigts.
Peu après, avec une gestuelle faussement détachée, on fait sauter des bâtons de tofu, qui se trouvent déjà frits dans les magasins spécialisés, et les crevettes séchées que l’on avait conservées en composant la salade de papaye. On casse un œuf dans le wok et on laisse cuire trente secondes à feu vif en remuant sans cesse.
On ajoute deux cuillers à soupe de sucre de palme en poudre, un brin de paresse comme une caresse, deux pincées de piments en flocons, un peu de poivre blanc, trois cuillers à soupe de jus de combava. On balance aussi une cuiller à soupe de vinaigre blanc distillé, et la même quantité de pâte de tamarin concentré, curieuse pommade brune qui coule sur les bords du pot.
On prolonge les festivités quelques instants puis on adjoint les nouilles drainées et les cacahouètes réservées. Chris laisse les ingrédients interagir, il aime à croire qu’ils s’adonnent tous au Likay, la danse populaire thaïlandaise.
On disperse finalement sur le dessus des poireaux chinois émincés, des pousses de soja, on remue à peine et le glorieux moment est venu. Un ultime trait de combava et la table est dressée.

On ouvre une bouteille de Riesling Grand Cru Steingrubler d’Alsace de 2007 encore un peu jeune. Ses arômes de fruits exotiques amènent la vigueur nécessaire pour épouser le piquant du soir, nous faire oublier les moustiques.
5 étages en dessous, les cafés de la rue vrombissent, Yvette de Marseille s’acoquine, mais c’est nous les plus heureux.

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COMMENCER PAR UN HAGGIS | les quartiers de Glasgow

Venez à Glasgow, qu’ils disaient, l’air y est frais et les frites rassurantes !
Réservez une chambre à l’Etap Hotel, une coque spatiale immaculée, où tout s’encastre, s’ajuste, se déplie. Le petit-déjeuner est transparent, les réceptionnistes polonaises et souriantes. Vous serez droit derrière une bretelle d’autoroute et lovés dans un complexe de bâtiments dont la vulgarité vous assène des coups de blues sans retour. Là, vous avez le choix entre un bowling et de multiples restaurants faussement exotiques. Leurs décors en papier mâché, mariachis de pâte à modeler ou gondoles en multiplis se veulent engageants.

Laissez-vous plutôt inviter à dîner chez des locaux.
Il est nécessaire de choisir son quartier. Le West End regorge de petites boutiques de seconde main, de légumes bio et de pelotes, d’échoppes halal et de dattes d’Arabie Saoudite, de tofu au basilic, de cafés littéraires et même de fromages régionaux certes moelleux.
Sur 3 étages, les édifices, dits « tenements » -témoins de l’architecture typique écossaise de la fin du 19ème- ont des vitraux de couleur et des éclats de mosaïque le long des escaliers, des lames de parquet jusque dans les cuisines, des moulures et des cheminées anciennes, du chauffage au gaz et des doubles vitrages.

Or si l’on se dirige au sud ou à l’est, au-delà de la M8 et loin des lions de George Square, on se rend vite compte que les calédoniens affectionnent la moquette bordeaux foncé, sinon en option, d’un bleu pétrole. Les logements ont une propension aux fenêtres minuscules offrant une vue imprenable sur le parking, aux radiateurs électriques branlants, aux tiroirs cassés, au stratifié décollé par l’humidité, aux porte-savons bancals en plastique jauni, aux tapisseries parfois saturées de fleurs et ces abominables plafonds crépis bavant mille stalactites de plâtre flavescent. Ca sent souvent le scotch de supermarché et les ecchymoses.

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